La Jeune Veuve

Merci au contributeur : Louis Jo

PAROLES

La perte d’un Époux ne va point sans soupirs,

On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.

Sur les ailes du Temps la Tristesse s’envole ;

               Le Temps ramène les plaisirs.

               Entre la Veuve d’une année

               Et la Veuve d’une journée

La différence est grande : on ne croirait jamais

               Que ce fût la même personne :

L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits.

Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;

C’est toujours même note et pareil entretien :

               On dit qu’on est inconsolable ;

               On le dit, mais il n’en est rien,

               Comme on verra par cette fable,

               Ou plutôt par la vérité.

               L’Époux d’une jeune Beauté

Partait pour l’autre monde. A ses côtés, sa Femme

Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme,

Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. 

               Le Mari fait seul le voyage.

La Belle avait un Père, homme prudent et sage :

               Il laissa le torrent couler.(1)

               A la fin, pour la consoler,

Ma fille, luit dit-il, c’est trop verser de larmes :

Qu’a besoin le Défunt que vous noyiez vos charmes ?

Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.

               Je ne dis pas que tout à l’heure (2)

               Une condition meilleure

               Change en des noces ces transports (3) ;

Mais après certain temps souffrez qu’on vous propose

Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose

        Que le Défunt. Ah ! dit-elle aussitôt,

               Un cloître est l’époux qu’il me faut. 

Le père lui laissa digérer sa disgrâce. (4)

               Un mois de la sorte se passe.

L’autre mois, on l’emploie à changer tous les jours

Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure.

               Le deuil enfin sert de parure,

               En attendant d’autres atours.

               Toute la bande des Amours

Revient au colombier ; les Jeux, les Ris, la Danse,

               Ont aussi leur tour à la fin :

               On se plonge soir et matin

               Dans la fontaine de Jouvence. (5)

Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;

Mais comment il ne parlait de rien à notre Belle :

               Où donc est le jeune mari

               Que vous m’avez promis ? dit-elle.

(1) … Les larmes !

(2) A l’instant

(3) Ici : Mouvements de douleur de l’âme

(4) Son malheur

(5 La fontaine de Jouvence, légendaire, ou fontaine de vie, ou fontaine d’immortalité est ici source de perpétuel rajeunissement.

 

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À propos :

Dans la fable « La Jeune Veuve« , une femme jure fidélité à son défunt mari mais ne tiendra pas promesse. Jean de La Fontaine ne condamne pas la veuve car c’est un comportement bien naturel.

La morale renvoie à la pensée épicurienne qui prône l’instant présent. Il est important de profiter de la vie car celle-ci n’est pas éternelle et, avec le temps, les blessures finissent par guérir. La veuve qui, au départ, était triste retrouve à la fin le bonheur.

Le plaisir est ici contrôlé, c’est l’hédonisme, condamné par la morale chrétienne. La Fontaine est alors en contestation avec la religion.

Jean de La Fontaine

La Fontaine est aujourd’hui le plus connu des poètes français du XVIIe siècle, et il fut en son temps, sinon le plus admiré, du moins le plus lu, notamment grâce à ses Contes et à ses Fables

Styliste éblouissant, il a porté la fable, un genre avant lui mineur, à un degré d’accomplissement qui reste indépassable. 

Moraliste, et non pas moralisateur, il pose un regard lucide sur les rapports de pouvoir et la nature humaine, sans oublier de plaire pour instruire.