Connexion

Chants alsaciens : un matériau incomplet mais exploitable ? Entretien avec Daniel Muringer.

Publié le : 9 décembre 2022

Daniel Muringer est un acteur majeur du chant alsacien de ces dernières décennies. Collecteur, compositeur, interprète avec le groupe “Géranium”, il a notamment collecté un millier de chants, qu’il a généreusement transmis à Canto. Il répond à une série de questions de notre part, pour faire un état des lieux et des perspectives possibles pour un trésor culturel bien mal en point.

Projet Canto – Depuis le 18ème siècle par Goethe jusqu’aux années 80 par Jean-Marie Ehret, les collecteurs de chants populaires ont été nombreux en Alsace. Pensez-vous que le travail a été exhaustif ?

 Daniel Muringer : … Jean-Marie Ehret et Joseph Scheubel, ce dernier décédé depuis. Non, la collecte n’est pas exhaustive, ne serait-ce que parce qu’au moment où elle est entreprise, à partir du milieu du XIXè, énormement de choses ont déjà dû disparaître. À la même époque – ces collectages sont aussi motivés par le sentiment de leurs initiateurs que quelque chose est lentement en train de s’éroder –  les frères et poètes Stöber, et d’autres, recueillent des chansons populaires, mais sans indication de musique, donc inutilisables, en tant que chants, en tout cas.

Volkslieder von Goethe, im Elsass gesammelt : les chants populaires alsaciens collectés par Goethe.

Ensuite, quand on prend le travail de Joseph Lefftz : il recueille pour beaucoup des contributions de correspondants dans différentes localités et ce sont en bonne part les mêmes noms de villages indiqués comme lieux de collectage, au nombre d’une poignée. Pour une région qui a un millier de communes, c’est un peu maigre. Donc, le travail, à défaut d’informateurs volontaires, n’a pas pu être mené systématiquement dans tout , et mainte pépite (qui peut n’être qu’une variante) a certainement échappé à la pêche.

Incomplet encore, parce qu’on sent bien, ici et là, que des strophes ont disparu au fil du temps et des pertes de mémoire : c’est très net entre les textes de chants notées par Goethe et des versions plus récentes courant XXè.

Incomplet aussi, pour de toutes autres raisons : Jean-Baptiste Weckerlin, dont la collection est la première intéressante en terme de matériaux, est issu de la bourgeoisie aisée, et à ce titre est susceptible d’avoir écarté délibérément des chants à contenu ouvrier  qui n’ont pas pu manquer d’exister dans un Haut-Rhin particulièrement industrialisé et à la pointe, si l’on peut dire, de l’exploitation des classes laborieuses. À la censure du fait du collecteur, s’ajoute l’auto-censure des “collectés” : ceux que Louis Pinck, parce que prêtre, sollicitait, lui chantaient d’emblée des chants religieux (qui n’en avaient pas moins  un caractère de facture populaire), et il était obligé de leur dire qu’ils n’avaient pas à s’en tenir à celles-là : allaient-ils pour autant chanter des chansons plus licencieuses devant un curé ?

Dans les années 70, nombre de groupes musicaux, de chanteurs, ont utilisé ce matériau et lui ont donné une seconde vie, au moins le temps de notre génération. […] Sans les collectages précédents, c’eût été impossible.

Daniel Muringer

Incomplet, parce que des enregistrements audio effectuées dans les années 70 ont disparu ou sont en voie d’effacement : Jean-Marie Ehret dispose de nombreuses cassettes audio que seul un traitement spécialisé permettrait de récupérer : l’OLCA (Office Langue et cultures d’Alsace) n’a pas voulu donner suite à la demande de le financer. Richard Weiss, qui, avec les “Studente” a procédé à de nombreux collectages dans la même période, se demande ce que sont devenus les enregistrements diffusés par Radio-Alsace, probablement perdus dans les archives de l’INA.

Il faut relever ici l’indifférence française au patrimoine chansonnier hexagonal, comparé à l’Angleterre et son Cecil Sharp House de 1929, ou l’Allemagne et son Volksliederarchiv de Fribourg-en-Brisgau, fondé en 1914, adossé à l’Université, et où l’on trouvera la documentation la plus complète sur la chanson traditionnelle… alsacienne.

Un matériau exploitable et exploité

Projet Canto : Même incomplet, ce matériau est-il exploitable par les générations futures ?

Daniel Muringer : Exploitable, oui largement, et exploité en bonne part : dans les années 70, nombre de groupes musicaux, de chanteurs, ont utilisé ce matériau et lui ont donné une seconde vie, au moins le temps de notre génération : récemment encore, on m’a demandé de chanter dans un concert des choses que je ne chantais plus depuis longtemps et qui figuraient sur les premiers disques de Géranium de 75 et 76. Les groupes de bal folk se sont emparés des mélodies seules pour en faire des airs de danses, dans la foulée du travail de Richard Schneider, CTP Arts et traditions populaires.

Comme Tri Yann ou Malicorne, le groupe Géranium fait revivre depuis les années 1970 le chant populaire de sa région. Photo : Géraniumalsace, CC BY-SA 4.0

Auparavant, dans les années 60, l’association Weckerlin avait fait réaliser de très bons arrangements choraux sur des chants traditionnels, aboutissant à six cahiers qui ont eu leur succès, aujourd’hui malheureusement tombés dans l’oubli.

Sans les collectages précédents, c’eût été impossible : y figuraient des choses qui avaient disparu de ce qui pouvait subsister alors dans la tradition orale.

On peut regretter cependant que cette exploitation n’a porté que sur un nombre de chansons restreint, au vu du matériau disponible, et les choix se portaient souvent sur les mêmes titres d’une formation à l’autre.

Ainsi, hormis un des chants, les douze chants notées par Goethe – et les soixantes variantes mélodiques identifiées par Louis Pinck et ailleurs dans le monde germanique – n’ont été exploités qu’une seule fois, en 2006, pour une représentation unique sans traces sonores, hormis la maquette que j’ai réalisé ultérieurement.

Il m’est arrivé aussi d’inventer des strophes supplémentaires pour des mélodies intéressantes, mais qui n’en avaient (plus ?) qu’une.

Et pourtant, il reste beaucoup de ces chants à mettre en valeur : pour l’anecdote, l’été dernier, parce que le thème de la chanson correspondait à un besoin précis (“Warnung einer Betrogenen, coll. Louis Pinck, une histoire de fille mariée trop tôt), j’ai redécouvert une mélodie à côté de laquelle j’étais passé à l’époque et dont, nécessité oblige, j’avais trouvé une approche (en terme d’harmonie, d’arrangements) pour  la rendre attrayante.

Dans la même catégorie

Interview de Charles Dor, fondateur du Projet Canto

À travers chants

“Le chant est un massage intérieur pour le corps”. Entretien avec la musicothérapeuthe Julie de Stoutz.

À travers chants

Canto vous raconte… l’abbé Gabriel-Charles de Lattaignant, l’auteur de Fanchon (1757)

Article

Réviser l’épopée napoléonienne avec le chant ? De la Révolution au coup d’état (1/2)

Article

Chants alsaciens : un matériau incomplet mais exploitable ? Entretien avec Daniel Muringer.

À travers chants

Folklore ou tradition, faut-il choisir ?

Article

Pourquoi chantons-nous ? Transmettre, émouvoir, rassembler… et partager !

Article

Interview Alain Evano, le manager de Michel Tonnerre

À travers chants

Quand l’Histoire fait naître des chants populaires

Article

Comment réussir à monter une chorale ? Entretien avec la chef de chœur Karine Delattre.

À travers chants