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Connaissez-vous la “gwerz”, la mémoire de la Bretagne ?

Publié le : 2 février 2023

Un article de Sterenn Leost

Nous sommes à Rennes en 1992. Le public des Transmusicales voit un jeune homme arriver sur scène, sans instruments ni platines. Denez entonne des chansons traditionnelles bretonnes a capella et remporte un triomphe inattendu devant ces spectateurs plus habitués au rock ou aux musiques électroniques. C’est le pouvoir intemporel de la gwerz.

Transmission orale

On pourrait traduire ce mot breton par « complainte », mais ce serait réducteur car la gwerz est tantôt épopée, tantôt historique, parfois mythologique et toujours tragique. Des chants à plusieurs dizaines de couplets ancrés dans les événements qu’ils narrent et qui peuvent remonter à plusieurs siècles. Ainsi des noms de lieux ou de personnages oubliés par l’histoire ont été conservé dans les gwerzioù.

Théodore Hersart de la Villmarqué

Ces textes ont connu plusieurs vagues de collectage, la plus fameuse étant celle entreprise par Théodore Hésart de la Villemarqué – mais dont les méthode ont été critiquées – dans son incontournable Barzaz Breizh. On peut également citer François-Marie Luzel, folkloriste trégorrois qui a consacré sa vie à recueillir et publier la tradition orale de son pays.

Un exemple de gwerz ancienne : Marv Pontkalleg (La mort du marquis de Pontcallec). A la suite d’une conspiration bretonne contre le royaume de France, la mort de ce marquis est un fait parfaitement authentique, déformé par de nombreux narrateurs dont La Villemarqué. Celui-ci en fait l’apologie de la noblesse militante et vaillante de son pays, qui s’oppose à la bourgeoisie.

Transmis de génération en génération lors des veillées, ces longs chants racontent des histoires de crimes, de soulèvements, d’infanticides, de terribles tempêtes ou de famines. Alors qu’aujourd’hui l’on accorde plus de confiance à l’écrit, autrefois personne n’aurait songé à remettre en cause la vérité des faits rapportés par une gwerz. Cette importance de la tradition orale se retrouve également chez les druides qui privilégiaient la transmission « de bouche de druide à oreille de druide » et qui considéraient que fixer les choses par écrit revenait à les vouer à l’oubli. Puis l’administration romaine est passée par là.

Réinterprétations

Loin d’être un art moribond, de nombreux artistes composent de nouveaux textes et de nouveaux airs. Dans les années 1960, Yves Pichon chante derrière ses chevaux en labourant ses champs ou en trayant les vaches. « Ce n’est pas élaboré, mais la complainte elle vient d’ici et les mots sont de moi » explique-t-il dans un documentaire de 1975.

Gilles Servat est inspiré par les événements qui marquent la Bretagne, comme la marée noire causée par l’Erika.

Denez Prigent est lui aussi un auteur prolifique et s’il en met souvent en musique à chaque nouveau disque, des milliers de vers reposent dans ses papiers en attendant leur tour d’être bientôt publiés par les éditions Ouest-France.

Le chanteur du Trégor qui s’est fait connaître par ses interprétations a capella a contribué à dépoussiérer les gwerzioù les plus connues en les habillant de musique électronique. C’est l’essence même de la musique traditionnelle : mêler à ce point l’ancien et le nouveau que l’on ne sait plus lequel précède l’autre.

En tous cas, une chose est sûre : pas besoin de comprendre le breton pour se laisser porter par les mélodies puissantes et le flot d’émotions que les interprètes communiquent. Les gwerzioù, ce sont les plaintes et les tourments des Bretons qui partent à l’assaut des vivants.

Finalement, mieux vaut peut-être laisser le mot de la fin à Denez qui parle de la gwerz dans un entretien à Ouest-France : « On ne peut pas définir la gwerz. Complainte s’en approche, mais sans la dimension sacrée. La gwerz, c’est un peu un trait d’union entre le monde visible et invisible. Une mer de larmes, c’est une bonne définition, je pense. »

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